Le comportement maternel

Par Elodie Arguel

 

Le comportement maternel c’est l’ensemble des conduites qui permettent de nourrir et protéger le jeune jusqu’à son entière autonomie.
Ce comportement a lieu au moment de la parturition (= mise bas), peu d’espèces ont ce comportement spontanément. En effet, la femelle ne devient maternelle qu’au moment de la parturition. Durant celle-ci il y a par exemple des variations hormonales qui expliquent et provoquent la mise en place de ces comportements.

Il y a des invariants dans le comportement maternel :
- la femelle absorbe les liquides placentaires et fœtaux à la naissance grâce à un phénomène d’attirance.
- La femelle procède au nettoyage des jeunes. C’est une période privilégiée pendant laquelle la femelle peut devenir maternelle. C’est aussi une période sensible, si on enlève le petit à la naissance pendant 3 jours et qu’on le replace avec la mère, celle-ci ne s’en occupera pas. Ce comportement est déterminé par les facteurs physiologiques de la parturition (ici des facteurs hormonaux donc).
- Le 3ème et dernier point c’est un comportement agressif envers les étrangers.

Les variations portent sur le caractère nidicole ou nidifuge. Les rongeurs, sont nidicoles.
Le jeune est immature à la naissance, pas autonome au niveau de la régulation thermique, de la miction (défécation…)…et est protégé par le nid.
Les caractéristiques comportementales de la mère sont donc la construction d’un nid (mais ceci apparaît généralement avant la mise bas, quoique pas toujours), une position arque boutée pour rendre accessible les tétines, les petits se plaçant tout autour. On parle ici de « crounching » , aussi une position allongée pour l’allaitement, une prise des petits isolés pour les ramener vers le nid (retrieving) et un nettoyage, notamment sous la queue !

Chacun de ces comportements est sous-tendu par des zones cérébrales bien précises et qui interagissent entre elles. Par exemple, sur une rate, la lésion du Noyau latéral de l’Habenula (une zone dans le cerveau) perturbe le retrieving et la construction du nid mais ne perturbe pas la capacité à ramener une friandise au nid. Cela ne perturbe donc que le comportement maternel. Cette zone a donc un rôle spécifique pour ce comportement.

Au niveau du rôle des hormones, c’est la chute du taux de progestérone et l’augmentation d’oestrogène et de prolactine à la parturition qui facilite la mise en place des comportements maternels. La prolactine permet aussi la croissance mammaire et la sécrétion lactée.

Il y a aussi des bases neurosensorielles dans le comportement maternel.
Chez le rat, par exemple, le léchage anogénital effectué par la mère permet au raton de déféquer et d’uriner (sinon il meurt). Une chercheuse a posé l’hypothèse que c’est l’odeur (donc une information sensorielle) qui dirige le léchage de la mère. Il se trouve qu’il y a des glandes ; les glandes prépuciales, dans la zones anogénitale qui ont une odeur attractive. A l’aide d’un chromatographe, il a été possible de déceler un pic de « propionate de dodécyle » arôme présent dans les glandes prépuciales. Or si on présente ce composé à une rate, en comparaison à d’autres, le temps de flairage pour le propionate est très important, comme pour les glandes anogénitales, prouvant une attirance olfactive pour cette zone.

Conclusion :
Les déterminants du comportement maternel sont donc multiples.
Plusieurs structures cérébrales et facteurs physiologiques rentrent en compte.
Il y a aussi les stimulations tactiles, donc plusieurs canaux sensoriels impliqués (odeurs, toucher, vocalisations (donc ouïe)…).
L’expérience maternelle a aussi une importance : les femelles qui ont déjà vécu une expérience maternelle présentent une plus grande capacité à répondre aux stimuli sensoriels. C’est-à-dire que l’absence d’un facteur (comme le manque de liquide amniotique qui contient des odeurs) n’aura pas d’importance car une interaction entre tous les facteurs se sera mise en place dans la circuiterie de l’animal capable alors de compenser s’il manque un facteur.
Le mâle s’est détaché des composantes physiologiques et se rattache à des composantes sociales et psychologiques. Les femelles qui ont été privées de leur mère ont elles mêmes, plus tard, une perturbation de leur comportement maternel. Les premières interactions avec la mère sont importantes pour le comportement du jeune et pour son propre comportement maternel une fois adulte.

Une exception pour la règle : le chien de prairie, dont le mâle peut présenter des éléments comportementaux de la femelle (même comme l’allaitement).

Au niveau du jeune lui-même et de son développement comportemental précoce, il y a le comportement de recherche de la tétine.
Chez la rate, il y a deux indices olfactifs qui sont le liquide amniotique et la salive qui permettent la localisation de la tétine par les petits.
En effet, une rate dont on a lavé le ventre n’aura pas d’attachement des petits.
Par contre, si on replace le lavat (ce qu’on avait retiré, liquide amniotique et salive), si on ne met que de la salive ou que le liquide amniotique, il y attachement des petits dans tous les cas.

Comment ça se passe :
A la parturition (= mise bas), avant l’expulsion du fœtus il y a la perte du liquide amniotique. Les femelles le lèchent et lèchent leur ventre, ce qui provoque la contamination des tétines par cette odeur. Les petits sont naturellement attirés par l’odeur de leur liquide amniotique qu’ils ont connus pendant la gestation et l’odeur de composés de la salive de leur mère qu’ils ont connu dans son ventre. S’orientant à l’odeur, ils tombent sur les tétines.

La tétée a des effets comportementaux chez le jeune :
- Un effet calmant
- Analgésiant
- Régulateur du rythme veille-sommeil
- Effet sur l’apprentissage précoce*
- Créations de liens préférentiels avec la mère

*Pour expliquer les effets sur l’apprentissage précoce :

- Quand on associe la prise de lait à une odeur nouvelle, plus tard les ratons iront là où ils sentiront cette odeur associée plutôt que vers une autre odeur quand on leur présente ce choix.
- Même seule, la succion provoque chez le raton la préférence pour une odeur qui était avant cela répulsive (pour voir les effets d’une succion seule, on anesthésie momentanément la mère qui n’éjecte alors plus de lait).
- Des ratons de 1 jour placé dans un gobelet couché, avec deux pédales marquées chacune par une odeur différente dont une seule sera associée à une récompense par injection de lait seront capables d’apprendre la bonne association pour recevoir du lait. (Apprentissage vraiment précoce n’est-ce pas ?).
- J’ai évité les autres espèces jusqu’à maintenant mais là je vous le mets quand même. Chez l’Homme, un bébé nourrit pendant le passage d’une bande sonore où il peut entendre une voix autre que celle de sa mère va associer cette nouvelle voix avec la prise de lait. En effet, si on met les bébés dans une pièce, plus tard, et qu’on passe la bande, on peut enregistrer des mouvements de bouches asymétriques caractéristiques de l’anticipation d’une prise de lait.

Concernant la création des liens avec la mère, on peut faire le lien suivant :
Naissance -> recherche mamelle -> 1ère tétée, ingestion de colostrum, succion -> apprentissage précoce des caractéristiques maternelles -> mise en place d’un lien avec la mère (12/24h).

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les contacts corporels plus que l’alimentation semblent lier le jeune à sa mère. Voici l’expérience de Harlow, qui le démontre bien chez le singe :

La mère d’un jeune singe a été remplacée par une « mère » en tissu contre laquelle il peut se lover et qui a, fixé sur elle, un biberon où il a l’habitude de téter.
Le jeune singe est un jour placé dans une pièce, séparée de quatre autres pièces par un grillage. Dans chacune des 4 autres pièces se trouve soit :
- une mère en tissu avec un biberon
- une mère en tissu sans biberon
- une mère construite en grillage avec un biberon (toujours bien visible)
- une mère en grillage sans biberon
Le jeune singe est effrayé et le nombre de fois où il va vers une « mère » pour se réfugier est compté.
Il apparaît que le jeune singe va préférentiellement vers la mère en tissu, qu’elle ait ou non un biberon plutôt que vers celle en grillage.

La tétée joue tout de même dans le sens où il va un peu plus vers la mère en tissu qui a un biberon, mais le score pour la mère en grillage même avec un biberon est très inférieur à celui de la mère en tissu même sans biberon.
Le jeune s’est quelquefois réfugié près d’une mère en grillage, dans ce cas là, c’était tout de même celle qui avait un biberon.

Chez un agneau qu’on empêche de téter sa mère on peut observer qu’il va quand même finir par la rejoindre. La tétée permet un attachement précoce avec la mère, dans le sens où elle « accélère » ce lien, mais il finit toujours par se créer même sans tétée.


NB : Les communications mère–jeune chez le rat par vocalisations ultrasonores ont également été étudiées. Il y a tout un monde qui nous échappe quand nous observons une rate et ses petits. Certes des communications bien audibles sont présentes, mais il y a aussi des communications à base d’ultrasons à la fois de la part de la mère et de la part des bébés. Ces communications peuvent avoir lieu quand un jeune se sent en détresse par exemple. Cela peut se produire quand on le prend dans la main. On entend rien mais il peut « appeler » sa mère qui par réaction va avoir un mouvement de récupération de son jeune qui pourra être plus ou moins brutal d’ailleurs. La rate n’est donc pas « agressive » mais répond à l’appel.

D’ailleurs, un rat mit en présence d’un chat, dans une enceinte qui empêche au chat de le toucher (protégée par une grille), et qui semble immobile et calme n’est pas forcément rassuré. Un appareil permettant d’enregistrer les ultrasons peut très bien mesurer toute une gamme de vocalisations ultrasonores, traduisant son stress. Seul le chat pourrait nous dire ce qu’il y comprend concrètement…
On peut aussi noter l’émission de ces ultrasons lors de « combats », en fait les rats « discutent » un peu pour tout !


PS: Le comportement maternel dépend aussi de ce qui précède la parturition. Aussi une rate stressée pendant sa gestation pourra présenter des "troubles" du comportement maternel. Une rate qui n'a pas à disposition de quoi faire un nid, cacher ses futurs petits (ou petits déjà présents), se sentir en sécurité, etc...aura un comportement différent.
Ceci ne se voit pas forcément. Par exemple, le temps de léchage par petit est diminué, elle ramène moins les ratons au nid etc...Ceci ne traduit en rien que la rate est une "mauvaise mère" . Mais cela peut montrer que les conditions environnementales ne sont pas au top pour elle. Il y a des raisons "internes" qui font qu'une rate va se comporter de telle ou telle façon, et ces raisons ont pour source des causes externes très souvent...pensez-y! Et cela n'est pas sans conséquences sur le futur développement cognitif ou émotionnel des ratons.

 

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